Evelyne Adam (France Bleu) – « On a juste appuyé sur la touche ‘suppr’ dans un rendez-vous de dix minutes pour me signifier une fin de collaboration »

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Radioactu : Comment avez-vous appris la fin de votre émission ?
Evelyne Adam : L’annonce de la suppression de l’émission a été un grand choc. Je figurais initialement sur la grille d’été, avec 15h d’émissions programmées le week-end, pour me permettre de me reposer un petit peu de mes lourdes semaines, puisque j’avais trois heures d’émission en direct tous les soirs. J’avais donc reçu la confirmation d’être sur la grille d’août et de la reprise de « La Compil' » à la rentrée. Tout était en bon ordre. Très populaires, les soirées de France Bleu étaient la conséquence du projet de Jean-Marie Cavada en 2000. Le président de Radio France avait décidé d’ouvrir l’antenne le soir sur les locales, avec une émission commune, qui serait diffusée depuis Paris sur les 44 radios. J’ai été choisie pour mener le bateau à bon port ; l’émission aurait eu quinze ans le 4 septembre de cette année. A son lancement, le succès a été immédiat et le soufflet n’est jamais retombé. J’avais bien oeuvré dans le réseau auparavant, j’y étais entrée en 1986. En dehors de ma connaissance des régions, cette émission offrait un lien entre les auditeurs, avec une programmation qui était la leur. Des routiers, des ouvriers agricoles, des boulangers, des personnes seules, des gens de la sécurité, des jeunes m’écoutaient, bien souvent avec la radio planquée sous l’oreiller à l’internat… Cette émission avait fait le choix de l’humain. « La Compil' » est devenue une grande famille ; tous les soutiens qui arrivent aujourd’hui me touchent beaucoup. J’ai aussi reçu des artistes de notoriété, pour permettre aux auditeurs de dialoguer avec leurs stars de façon directe. Les artistes venaient souvent de 21h à 22h, puis restaient jusqu’à minuit. Cela a également apporté de la notoriété à l’émission. Cette année, début janvier, Claude Perrier a été nommé à la tête de réseau et vient, lui aussi, de quitter subitement ses fonctions. Avec lui, il avait amené une équipe de France Bleu Provence, qui a fait le choix d’imposer une programmation musicale aux auditeurs. « La Compil' » ne fonctionnait pas de cette façon, puisque les auditeurs choisissaient leurs chansons. J’ai pallié en janvier à bien des contestations à l’antenne. « La Compil' » était l’émission de ses auditeurs : ils choisissaient des titres, me parlaient de leur vie… C’était un peu un prétexte à des discussions et cela leur permettait de rappeler, par leurs propres chansons, quelques moments de leur vie, des moments de partage, de retrouvailles entre copains, de belles rencontres, etc. Il y avait de très jolis messages d’amour des routiers à leur femme. Nous étions une émission de lien, une part de service public était accordée aux gens. Ce virage de programmation musicale a été assez difficile à gérer, mais je suis arrivée à leur faire comprendre que la programmation musicale avait aujourd’hui changé, que l’on en avait décidé de par les disques qu’ils m’avaient demandés, que les choix avaient été mixés… Il m’a fallu faire une belle gymnastique à l’antenne pour qu’ils ne soient pas trop touchés par ce nouveau choix musical. En dehors de cela ils s’en moquaient un peu, ils continuaient à pouvoir discuter avec moi le soir. Nous avions pris un virage encore plus solidaire, plus humain. J’ai fait en sorte qu’ils puissent trouver un travail, des maisons… Nous avons travaillé la solidarité et l’humain. C’était l’émission des routiers, Max Meynier (animateur de l’émission « Les Routiers sont sympas » dans les années 70 et 80 sur RTL, ndr) était venu à trois reprises co-animer l’émission avec moi ; il m’avait passé le relais en disant : « Désormais, Max est en jupon et sans moustaches, je vous tends le relais. » De là-haut, je pense qu’il est grandement en pétard, comme beaucoup de routiers. Je sais que c’est un grand choc pour eux, car ils étaient très attachés à moi, à cette émission. Comme ils le disaient, j’étais un peu sur le siège passager des camions en France. En roulant, c’était moins long à supporter pour eux.

Radioactu : Quelles ont été les raisons de votre départ de l’antenne ?
Evelyne Adam : Depuis 28 ans, je suis en précarité. Depuis 28 ans, on m’impose le régime des intermittents du spectacle : je cumule les CDD. L’an dernier, Pôle Emploi a fait le ménage chez certains intermittents du spectacle, qu’ils ont jugés comme étant de faux intermittents du spectacle. Avec toute l’actualité autour des intermittents du spectacle, ils ont bien senti le vent venir et se sont dit qu’il fallait supprimer des intermittents du spectacle qui n’en étaient pas, mais qui étaient des permanents à temps complet dans les sociétés d’audiovisuel. Ils se sont rendu compte que je faisais 160 heures par mois, sur une quotidienne, sur deux émissions (j’avais une quotidienne et une hebdo le samedi, qui concernait la francophonie). J’ai donc été requalifiée, ils m’ont changée de régime. Ils m’ont passée au régime général, me disant que désormais, je ne ferai plus partie des intermittents du spectacle et que j’en étais radiée. Depuis le 1er juin 2013, ma collaboration n’a pas été requalifiée par Radio France. Arrivée à la fin de cette grille, alors que j’étais prévue cet été, puis à la rentrée, Radio France m’a fait une proposition pour régulariser. Je leur ai dit que la seule proposition que j’accepterai désormais – je ne pouvais pas en accepter d’autre -, était un CDI. Ils ont refusé de le faire, évidemment pour que d’autres personnes dans mon cas ne puissent pas demander la même chose. La suppression de l’émission est arrivée immédiatement après, puisque je n’ai pas accepté leur proposition. Aucun CDD d’usage ne peut pourvoir durablement à un emploi à temps plein, un emploi permanent, dans quelque entreprise que ce soit. C’est le code du travail. Ils n’ont donc pas accepté ma proposition. Deux jours après j’ai été convoquée par la direction des programmes, qui m’a signifié, la veille pour le lendemain, le 26 pour le 27, une fin de collaboration. J’ai passé dix minutes dans le bureau, sans plus de considération.

Radioactu : N’avez-vous pas rencontré Claude Esclatine, le nouveau directeur du réseau ?
Evelyne Adam : Je ne l’ai pas vu. Je lui ai écrit pour lui expliquer le cas, car il vient d’arriver dans la maison et qu’il ne connaît pas le cas. Je lui ai tout expliqué, lui prouvant, documents à l’appui, que les intermittents du spectacle m’avaient requalifiée au 1er juin 2013. Je lui ai demandé de considérer ce CDI et je n’ai reçu aucune réponse de sa part puisque je pense que nous en sommes à un autre niveau aujourd’hui, avec la DRH qui ne sait pas comment gérer cela. Le motif officiel de mon départ est : « on supprime l’émission ». Il est donc dit que l’émission est supprimée pour des raisons éditoriales, mais cela est consécutif au problème contractuel, évidemment.

Radioactu : Quelle a été la réaction des équipes après votre départ ?
Evelyne Adam : J’ai reçu un énorme soutien. Les auditeurs ont lancé une pétition, j’ai des soutiens d’artistes et d’équipes, qui sont effondrées. Tout le monde me connaît et sait ce que j’ai pu offrir à tous durant ces années sur ce réseau, que ce soit pour l’audience, pour la partie humaine auprès des auditeurs. Je me dis que Mathieu Gallet vient d’arriver, qu’il découvre tout cela. J’espère qu’il sera le président qui va changer les choses. Le régime des intermittents n’est pas fait pour pourvoir durablement à des postes de permanents. Des postes qui sont installés dans la durée, comme le mien, depuis plus de 20 ans.

Radioactu : Connaissez-vous le nombre de personnes concernées par ce régime à Radio France ?
Evelyne Adam : Je ne le sais pas. Une chose est sûre : il y a eu des accords Michel (sur le recours au contrat à durée déterminée d’usage dans le spectacle, ndr) pour les animateurs de France Bleu, qui ont été passés en 1998. Dans le réseau, plus de 400 animateurs en région sont intégrés. Ceux qui sont à Paris ne sont pas intégrés. Pourtant nous dépendons tous du même code du travail ; il n’existe pas de raison à cette discrimination entre les animateurs de Paris et ceux des régions. Ils ne peuvent pas être permanents depuis des années avec des postes de plus de 160 heures et bénéficier du régime des intermittents du spectacle. Cela revient à grever le régime des intermittents du spectacle que de continuer à laisser faire cela. C’est ma satisfaction : au moins je ne grèverai plus le régime des intermittents du spectacle.

Radioactu : Quelles suites allez-vous donner à ce départ ?
Evelyne Adam : Il faut que justice soit. J’espère en Mathieu Gallet, car il vient d’arriver. On m’a dit du bien de lui ; je sais qu’il est un homme de justice. Je pense qu’il devrait faire le nécessaire pour qu’enfin, dans le service public, les choses soient normales et que nous puissions tous bénéficier d’un CDI normal.

Radioactu : Vous avez animé votre dernière émission vendredi. Quel a été votre sentiment une fois le micro fermé ?
Evelyne Adam : Quand vous avez commencé la radio il y a 28 ans dans ce réseau, le fait de se dire que cela se termine a été un moment humain très fort, parce que toute mon équipe était présente autour de moi. Les auditeurs étaient affectés ; cela a été terrible de les entendre. Je me dis que la justice vient toujours d’en haut. Elle viendra d’en haut.

Radioactu : Que répondez-vous aujourd’hui à ces témoignages d’auditeurs ?
Evelyne Adam : Que je suis restée la professionnelle que je suis : je n’étais pas là pour m’épancher, je leur ai simplement dit que je partais et je les ai laissé parler. Je n’ai pas nourri à l’antenne quoi que ce soit qui ne les concerne pas, tout cela est de l’ordre du contractuel. Malgré cela ma peine interne était vraiment grande et je sais que l’arrêt de cette émission, qui était très forte et très populaire, est un choc pour les auditeurs. Demain il y aura d’autres ondes, je suis ouverte à d’autres ondes même si je pars pour l’instant pour me ressourcer, retrouver mon maquis et ma Corse. Demain dira si les ondes doivent être celles de Bleu – j’en serais ravie -, ou d’autres ondes, j’en serais sûrement ravie aussi.

Radioactu : Quel est le moment marquant que vous retenez de ces années passées sur France Bleu ?
Evelyne Adam : C’est peut-être ce moment d’antenne : un jour une femme m’appelle et me dit que, ce soir-là, j’étais son invitée. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a répondu : « Tous les jours je vous entends demander aux auditeurs : ‘comment allez-vous ?’. Et moi je me dis : ‘il existe une femme, en France, qui demande tous les jours aux personnes comment elles vont. Et bien je voulais vous dire, Evelyne, que moi on ne m’a pas demandé ‘comment allez-vous ?’ depuis 10 ans. Personne n’a franchi la porte de chez moi depuis 10 ans. Dans la journée je suis allée chez le coiffeur, j’ai dressé la table, j’ai mis deux assiettes, des fleurs, et vous êtes mon invitée, vous êtes l’amie que je ne verrais peut-être jamais mais qui est précieuse pour moi. » Cette histoire est à l’image de tout ce que les auditeurs me disaient tous les soirs. En dehors de ma personne – car je me suis toujours effacée, c’est notre rôle – l’absence de cette émission va leur faire lourdement défaut. Je sais à quel point on vient de faire quelque chose d’inacceptable et, me concernant, d’humainement inacceptable.

Radioactu : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Evelyne Adam : Je réclame mon CDI. Je demande avant tout mon CDI. Je crois au rétablissement de la vérité, des énergies. J’espère que demain, il y aura une véritable prise de conscience et que l’on se rendra compte qu’on ne peut pas agir avec les gens de cette façon. La précarité durant toute une carrière audiovisuelle est déjà pénalisante et fragilisante. Les conséquences sont lourdes pour les éléments d’antenne qui mettent dans leur poche cette réalité quotidienne pour offrir au micro la joie, la bonne humeur, la bonne santé… Nous payons un lourd tribu en bout de course ; une retraite minorée, qui attend chacun de nous, puisque l’employeur à cotisé à la caisse de retraite du chômage des intermittents. Précaires à vie, après avoir fait les beaux jours de l’antenne. On peut avoir des années et des années d’émission, conseiller, véhiculer la joie, la positivité… On a juste appuyé sur la touche « suppr » dans un rendez-vous de dix minutes pour me signifier une fin de collaboration de la veille pour le lendemain. Je pars me reposer, j’en ai bien besoin, mais j’espère que le problème sera pris en main quand le nouveau président découvrira les faits. Je suis ouverte et j’ai toujours cru en la magie des ondes. J’ai toujours cru au battement d’ailes du papillon et à son effet. Histoires d’ondes, histoires d’ondes de choc aussi…

NOTE
La rédaction de Radioactu a contacté France Bleu pour connaître la position du groupe public concernant cette actualité. Aucune réponse n’a été apportée au 2 juillet 2014.


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