Sud Radio – « J’ai l’impression d’avoir été lâché par ma direction », estime Éric Mazet (interview RadioActu)

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RadioActu : Vous avez été mis à pied il y a un peu plus de 2 mois. Pourquoi avoir choisi de vous exprimer aujourd’hui ?
Éric Mazet : J’avais vraiment besoin de m’exprimer. Au départ Sud Radio m’a plutôt soutenu, j’avais l’impression qu’ils étaient derrière moi. À partir du moment où il y a eu la mise en demeure du CSA, ils m’ont complètement lâché. C’est à partir de ce moment là que j’ai commencé à vouloir parler, mais je voulais attendre un petit peu. Je voulais aussi régler les problèmes que cela avait provoqué. J’ai un fils de huit ans qui vient vers moi en me demandant « Papa, pourquoi tu n’aimes pas les juifs ? ». J’ai mon père un matin qui m’appelle pour me dire « tu t’es fait traiter de facho sur France Inter »… Ce sont des choses qui sont lourdes à porter finalement. Je voulais attendre un petit peu, être plus en paix avec moi-même et pouvoir raconter les choses objectivement et pas sous le coup de la colère.

RadioActu : Où en êtes-vous aujourd’hui par rapport à Sud Radio ?
Éric Mazet : Je ne travaille pas, j’ai déposé une saisine au conseil des Prud’hommes il y a quelque temps. Sud Radio m’a proposé une mission que ne correspond pas du tout à mon profil – moi je suis journaliste – voilà où j’en suis pour l’instant.

RadioActu : Depuis votre mise à pied êtes-vous en contact avec Mathieu Quétel, directeur général de Sud Radio, ainsi que les dirigeants de Sud Radio Groupe ?
Éric Mazet : J’ai eu un rendez-vous avec Mathieu Quétel, qui a dû être annulé parce que je suis en congé maladie jusqu’au 31 décembre, car c’est une histoire qui m’a beaucoup marqué. Je n’ai pas revu Mathieu Quétel, il ne m’a pas donné de coup de téléphone, rien du tout.

RadioActu : Revenons sur la rentrée de Sud Radio. Il y a ce projet de ligne éditoriale qui a été mis en place. Avez-vous eu des instructions particulières pour l’émission que vous animiez avec Michel Cardoze ? Comment cette mise en place s’est-elle passée d’un point de vue pratique ?
Éric Mazet : D’abord, je n’ai pas participé à la mise en place de la grille. On ne m’a jamais demandé mon avis sur la ligne éditoriale qu’il fallait adopter. J’ai juste été briefé par Denis Florent, le consultant qui travaillait pour Sud Radio, en présence de Fidèle Balbona, le directeur des programmes, quelques jours avant la première émission. Je rentrais de vacances au mois d’août, j’ai découvert à peu près ce que j’allais faire. Le brief a été très clair : je devais être le provocateur, le Jedi, le pitbull… J’ai entendu pleins de mots comme ça de sa bouche. Il voulait qu’on parle de moi en mal, il voulait que j’ai mauvaise presse, que ça fasse du buzz. Après, je ne sais pas le brief qui a été fait à Michel Cardoze. Quoi qu’il en soit, à l’antenne, Michel devait apaiser les choses et moi j’avais le rôle du provocateur.

RadioActu : Quand on réécoute la fameuse émission du 22 août, le « clash » entre Michel Cardoze et vous était-il surjoué ?
Éric Mazet : Ah non, pas du tout ! De la part de Michel, je ne sais pas. Moi de mon côté j’étais dans un concept qui m’avait été exposé. Je tenais mon rôle ce jour-là. Quand j’ai vu Michel qui commençait un peu à s’énerver et à monter sur ses grands chevaux, j’ai joué mon rôle de provocateur, de contradicteur, je n’étais pas d’accord avec lui, je le lui disais, il me répondait… Ce n’était pas surjoué. Maintenant, on est quand même à la radio. On est là pour donner une émission, quelque chose aux auditeurs. Ce jour là, c’est clair qu’on l’a donné. Mais c’était le brief, pour moi en tout cas. On m’a demandé de faire du trash, de poser des questions qui étaient provocatrices. Mais il y a un réel problème de moyens : tous les auditeurs que j’ai accueillis à l’antenne n’étaient pratiquement pas briefés. J’avais une standardiste qui me servait d’assistante une heure par jour, donc on n’avait pas le temps de préparer une émission. Un vrai talk-show de fin d’après-midi comme ça, sur un thème d’actualité chaud, ça se prépare. Normalement il y a toute une équipe : un chef d’édition, un rédacteur en chef, des journalistes qui travaillent dessus, des gens qui s’occupent de caler les auditeurs, de les briefer, de les conditionner. Moi je n’avais rien de tout ça. Je peux même vous dire que le jour de l’émission, j’avais un réalisateur qui était stagiaire, ou en tout cas qui commençait un CDD de quelques jours et qui n’avait jamais travaillé. J’étais complètement dans le feu de l’action. C’est facile aujourd’hui de dire que je suis le responsable ; moi je n’étais pas dans une tour d’ivoire ce jour là, j’étais vraiment à l’antenne dans le feu de l’action avec quelqu’un qui derrière me galvanisait en me disant « c’est génial, t’es très bon, les Grandes Gueules prennent un coup de vieux »… Ce genre de trucs ! Et puis sont arrivés ces SMS de Denis Florent, qui étaient pour moi très explicites. Finalement, j’ai joué mon rôle, voilà.

RadioActu : Ces SMS ont été publiés par l’Express. Cela se passait-il systématiquement comme cela pour toutes vos émissions ? Denis Florent était-il derrière pour vous orienter, vous guider ?
Éric Mazet : Denis Florent n’était pas en régie comme cela a été beaucoup écrit. Je ne sais pas où il était, car, de toute façon, il me coachait par téléphone. Je l’ai vu deux fois. Par contre tous les jours, il m’envoyait des SMS en me disant « t’es le meilleur », « on va faire une super émission, c’est génial, continue ». Il mettait un peu la pression avec le nombre d’appels au standard. Et pendant les émissions, il me donnait des conseils. D’ailleurs il m’a même donné des conseils pendant les deux premières émissions, qui étaient plutôt pas mal. Enfin, ça ne sortait pas de la cuisse de Jupiter mais c’était tout à fait normal. Et puis est arrivé ce jour là, où il s’est certainement dit « on va passer la sixième ». Et puis il avait en effet devant lui quelqu’un qui avait envie d’avancer, de faire avancer cette grille de programmes, en l’occurrence moi. Je m’étais mis dans le contexte. Elle était là ma faute. Ma responsabilité est là : ce jour là, c’est d’avoir pris ces consignes et de les avoir mises à l’antenne comme ça. Je regrette beaucoup, mais j’étais partie prenante d’un système de « trashisation » de la radio.

RadioActu : Lors de cette émission, avez-vous eu le sentiment d’aller trop loin, notamment par rapport aux réticences qu’a pu exprimer Michel Cardoze ?
Éric Mazet : Bien sûr. J’ai eu un moment de flottement mais je me disais : « ce mec qui m’envoie ces SMS, finalement on a plutôt bien bossé ensemble depuis le début « , même si le concept est limite. C’est ce que je me disais. Alors on verra bien si ça marche ou pas. Moi, je le prenais plutôt comme un rôle de comédien, ça me plaisait de jouer à ça. Je m’en suis rendu compte au moment où je l’ai dit, mais tout de suite je me suis rassuré en me disant : « Finalement, c’est lui qui me le demande ». Donc si un consultant payé par Sud Radio me demande ce genre de choses, j’ose espérer que c’est validé par le directeur des programmes et la direction de Sud Radio, sinon c’est incroyable. C’est ce qui se passe à ce moment là dans ma tête. En plus, en sortant de l’émission, j’ai reçu ce fameux SMS où il me dit : « Excellente émission, bravo ».

RadioActu : La polémique autour de cette émission et de ce dérapage est arrivée au bout de quelques jours. S’il n’y avait pas eu toute cette polémique, pensez-vous que vous seriez toujours à l’antenne aujourd’hui ?
Éric Mazet : Oui, bien sûr. Enfin, il n’y a rien qui me dit que je n’y serai pas. Ce que je sais simplement, c’est que le concept était complètement casse-gueule, c’est une vraie peau de banane. Cette émission est une machine à faire du buzz. Le problème est qu’on ne m’a pas prévenu. On ne m’a pas bien présenté les choses. On m’a dit que c’était trash, un peu hardcore comme ça, mais on ne m’a pas dit que je n’aurai pas d’équipe pour travailler, que je ne verrai jamais Michel Cardoze. Pourquoi ? Parce qu’il présente l’émission en direct de chez lui. Je le vois sur une webcam. Pendant les pubs, je n’ai pas la possibilité de lui parler parce qu’on a très peu temps. Mais si ce jour-là il avait été avec moi en studio, j’aurais pris les SMS, je lui aurais montré. Je lui aurais dit : « Regarde ce que le consultant me demande de faire ». Et bien non, je n’ai pas pu le faire car Michel Cardoze est chez lui, moi, je suis dans le studio. On présente soi-disant une émission à deux, mais en fait on ne la présente pas. Pour moi, Michel Cardoze est comme un auditeur en plus (rires). Je le vois parler, je vois ses lèvres qui bougent avec un retard énorme sur ce que j’entends. Ce ne sont pas des conditions sérieuses pour faire de la radio, surtout dans ce genre d’exercice qui est à la base un exercice dangereux. À partir du moment où l’on demande à des auditeurs d’intervenir à l’antenne, le happening est toujours possible, il faut donc avoir des garde-fous énormes. Je n’avais pas de garde-fou.

RadioActu : Pourquoi avoir accepté de travailler et de faire une émission de radio dans ces conditions ?
Éric Mazet : C’est très simple. D’abord ça fait 16 ans que je travaille dans le groupe. J’ai commencé à Vibration en 1996, je suis allé sur Ado, ensuite sur Sud Radio. Je suis arrivé dans des conditions complètement horribles parce que la radio venait d’être rachetée. J’étais considéré un peu comme l’émissaire du groupe Start. Ça a été très compliqué de faire de la radio à l’époque sur Sud Radio et, petit à petit, j’ai grimpé les échelons parce que les résultats d’audience des émissions que je faisais n’étaient pas si mauvais que ça. J’ai fait le soir, 19-21h, après on m’a mis le midi et aux matinales pendant trois ans. Certes, on me retire les matinales parce que Robert Ménard arrive et qu’il a une notoriété que je n’ai pas. On me donne une émission l’après-midi qui me plaît, c’est l’émission libre-antenne, ce que j’aime faire. Moi je suis un polémiste, j’aime discuter avec les auditeurs. Donc je n’ai pas eu de raisons de m’inquiéter, j’y allais les yeux bandés. Certes, j’ai été étonné quand Denis Florent m’a exposé vraiment le concept, mais je me suis dit : « peut-être qu’il en rajoute un peu ». Je suis parti à l’antenne avec tout ça, avec mon passé dans le groupe, avec la confiance que j’avais en Mathieu Quétel, Jean-Éric Valli et toute l’équipe, ce sont des gens que je connais depuis très longtemps, que j’ai presque vu commencer et j’ai évolué avec eux. Je me disais : « De toute façon, s’il y a un problème, derrière je suis protégé ». Et en fait, il a suffit d’une mise en demeure du CSA pour que je me fasse lâcher.

RadioActu : Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?
Éric Mazet : Aujourd’hui, je ne suis pas dans une vengeance, franchement je m’en fiche de Mathieu Quétel et tout ça, j’essaie juste d’élever un peu le débat, notamment sur la « trashisation » des médias parce que c’est terrible ce que j’ai vécu à Sud Radio. On le revivra sur des chaînes d’info où il n’y a pas de moyens, où le but est de combler sans arrêt, de faire d’une petite info, une info énorme, et à la fin on arrive presque au mensonge du journaliste pour faire du buzz. Ça c’est terrible. Aujourd’hui, on crée l’info plutôt que de la commenter, et avec très peu de moyens financiers parce que les médias subissent la crise comme tout le monde et les animateurs aussi. Mais je n’ai jamais été surpayé (rires). Sud Radio a vécu une véritable mauvaise passe il y a quelques mois, tout le monde le sait, et moi j’ai tenu. Mon discours était super loyal : « Je reste avec vous, je suis aux matinales. Je suis certainement le matinalier qui coûte le moins cher de France sur une radio généraliste, donc profitez-en ». Je leur disais : « Vous me donnez un micro, c’est tout ce qu’il me faut ». Mais je ne pensais pas qu’un jour ils me lâcheraient au moindre petit problème et c’est terrible ça.

RadioActu : Avez-vous le sentiment d’avoir été purement et simplement un fusible dans cette affaire ?
Éric Mazet : Bien sûr, ça me paraît évident. Il y a juste à regarder ce qui s’est passé, la chronologie des faits. Plutôt que de défendre un animateur en disant : « Écoutez, on assume la liberté d’expression, on assume notre slogan, ‘Ouvrez-la’, on assume le nom de l’émission, ‘Liberté de parole' », ce sont quand même des mots très importants. Et bien non, au lieu de profiter de cet incident pour mettre sur la place publique le débat sur la liberté d’expression, ils ont préféré ne prendre aucun risque et finalement le message qu’ils ont envoyé au CSA, à tous les médias et à tout le monde c’est : « voilà, notre animateur, on l’a puni ». J’ai l’impression d’avoir été lâché, même s’ils m’ont fait une proposition dont je ne peux pas vous parler aujourd’hui, mais franchement c’est comme si on demandait à un boucher de devenir agriculteur. On m’a proposé des choses, mais c’était juste pour m’éloigner, me mettre dans le silence.

RadioActu : Humainement, dans quel état êtes-vous aujourd’hui ?
Éric Mazet : J’essaie de me remettre avec ma famille, avec mes amis. J’essaie d’expliquer à mes enfants ce qui s’est passé parce que ça a eu un énorme impact. J’ai un fils qui est domicilié à Belleville, chez sa mère à Paris, j’étais obligé d’aller dans la cour d’école, parce qu’il se faisait traiter d’antisémite. C’est un quartier où il y a beaucoup de communautés en plus. Bien sûr que ça été dur. J’ai dû aller m’excuser aussi, sur demande de Mathieu Quétel et de Jean-Éric Valli, devant une association juive. J’ai vécu ces choses terriblement. Terriblement, parce que ça fait 20 ans que je faisais de la radio, je n’ai jamais eu aucun problème. J’avais certes une réputation qui n’était pas top parce que je suis un polémiste, je suis hâbleur à la radio et j’adore ça. J’adore jouer avec les auditeurs, mais là, ils m’ont collé une étiquette que je ne peux pas supporter. Je ne suis ni raciste, ni antisémite, d’ailleurs toute ma carrière en radio démontre le contraire. Je n’ai pas l’intention de me laisser faire. J’ai envie de rebondir après cette histoire, j’ai envie de dire à tout le métier que je suis un passionné, que je fais ce métier depuis que j’ai 17 ans, que j’ai toujours eu de bons résultats, que j’ai eu en 20 ans, 8 mois de chômage (rires), que le groupe Start m’a toujours fait confiance et m’a toujours donné des émissions, que je suis quelqu’un de caméléon. Je peux tout faire dans ce métier. J’ai tout fait de toute façon. Start m’a fait tout faire (rires). J’ai fait comédien, journaliste, animateur. Ce que je veux vous dire par là c’est que – je ne vais pas profiter de cette interview pour chercher du boulot – mais j’ai vraiment envie de continuer à faire ce métier parce que je l’ai fait pendant 20 ans sans problème et il n’y a pas de raisons que ça ne continue pas.


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